Comment raconter plus d’un demi-siècle de documentaires autrement que par une simple liste de films?
C’est l’un des défis de L’Atelier documentaire.
Le riche catalogue de Via le monde et son fonds d’archives permettent aujourd’hui une nouvelle approche : parcourir plus de cinquante années de tournages non plus seulement par séries ou par réalisateurs, mais à travers de grandes thématiques qui traversent les époques, les continents et les cultures.
L’une des plus fécondes est sans doute celle de l’habitat.
Habiter le monde
Habiter ne consiste pas seulement à construire une maison.
Habiter, c’est inventer une manière de vivre dans un territoire.
C’est apprendre à composer avec un climat, une géographie, des ressources naturelles, des traditions, une mémoire collective et des contraintes économiques.
Chaque peuple développe ainsi une façon particulière d’occuper son environnement.
Depuis 1967, les équipes de Via le monde ont filmé ces multiples façons d’habiter le monde.
Sans toujours le chercher, elles ont constitué une formidable mémoire audiovisuelle des relations entre les êtres humains et leur milieu de vie.
Une lecture transversale des archives
En parcourant aujourd’hui le catalogue, on découvre un véritable corpus documentaire qui permet de nouvelles lectures.
Des films tournés à plusieurs décennies d’intervalle dialoguent naturellement entre eux.
Les documentaires consacrés aux peuples autochtones répondent aux films réalisés dans les villages africains.
Les maisons flottantes d’Asie font écho aux habitations nordiques.
Les communautés pastorales rencontrent les sociétés urbaines.
Les villages de montagne dialoguent avec les mégapoles contemporaines.
Ces rapprochements n’étaient pas nécessairement présents lors de la production des films.
Ils deviennent possibles aujourd’hui grâce au travail de curation des archives.
Observer les systèmes de vie
Au-delà des bâtiments eux-mêmes, les films montrent surtout les systèmes qui rendent la vie possible.
Comment une communauté partage-t-elle son territoire?
Comment organise-t-elle la production alimentaire?
Comment transmet-elle les savoirs?
Comment construit-elle ses réseaux de solidarité?
Comment adapte-t-elle son habitat aux changements climatiques, aux migrations, aux conflits ou à la modernité?
À travers ces questions se dessine une véritable anthropologie du quotidien.
Les archives de Via le monde racontent autant les façons d’habiter que les façons de vivre ensemble.
Aux origines du regard
Cette réflexion plonge également ses racines dans les premiers tournages réalisés par Daniel Bertolino pour l’ORTF, dans le cadre de la série Caméra Stop, aujourd’hui conservée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA).
Ces reportages des années 1960 montrent déjà un intérêt particulier pour les relations entre les populations et leur environnement.
Ils documentent les réseaux d’échange, les formes d’occupation du territoire, les activités économiques, les marchés, les modes de transport et les organisations sociales qui structurent les communautés.
Ces images constituent aujourd’hui de précieux témoignages des territoires avant les profondes transformations de la fin du XXᵉ siècle.
Un patrimoine vivant
Le travail de curation actuellement entrepris consiste à faire dialoguer toutes ces archives.
Les films sont progressivement numérisés.
Selon les périodes, les tournages existent sur pellicule, sur bandes vidéo ou sur supports numériques.
Autour de ces images s’ajoute une documentation considérable : verbatims d’entrevues, photographies de tournage, dossiers de presse, documents de production, affiches, synopsis, scénarios et autres documents de recherche.
Ensemble, ces éléments permettent de dépasser le simple visionnement des films pour reconstruire leur contexte historique, scientifique et culturel.
L’interdisciplinarité comme méthode
Cette approche ouvre de nouvelles perspectives.
Un géographe pourra s’intéresser aux paysages.
Un architecte aux formes d’habitat.
Un anthropologue aux modes de vie.
Un historien aux transformations des territoires.
Un urbaniste aux dynamiques des villes.
Un spécialiste de l’environnement aux rapports entre les communautés et leurs ressources naturelles.
Un enseignant pourra construire un parcours pédagogique.
Un étudiant découvrira comment une même question traverse les continents.
Les archives deviennent ainsi un terrain de recherche où chaque discipline apporte un regard différent.
Quelques pistes d’exploration
Le thème de l’habitat constitue seulement l’une des nombreuses portes d’entrée possibles dans le fonds documentaire de Via le monde.
Parmi les axes actuellement explorés figurent notamment :
- l’habitat traditionnel et les architectures vernaculaires;
- les peuples nomades et les territoires de passage;
- les villages, les villes et les mégapoles;
- l’habitat autochtone;
- les adaptations aux milieux extrêmes;
- les paysages culturels;
- les relations entre habitat, alimentation et agriculture;
- les réseaux de solidarité qui permettent aux communautés de survivre;
- les transformations des territoires sous l’effet de la mondialisation;
- la mémoire des lieux et des patrimoines.
Chaque thème fait apparaître des liens inattendus entre des films parfois réalisés à trente ou quarante ans d’intervalle.
Une invitation à explorer
L’Atelier documentaire est né de cette conviction : un catalogue documentaire n’est pas seulement un inventaire.
C’est une matière vivante.
En faisant dialoguer les œuvres, les archives et les documents de recherche, il devient possible de raconter autrement l’histoire des sociétés, des territoires et des cultures.
Le thème Habiter le monde n’est qu’une première exploration.
D’autres parcours suivront bientôt, dessinant peu à peu une vaste cartographie des idées, des peuples et des grands enjeux qui traversent près de soixante ans de création documentaire.
Chaque nouveau parcours invitera à redécouvrir les archives sous un angle inédit et à révéler toute la richesse d’un patrimoine audiovisuel qui n’a pas fini de nous parler.